Libération

On ne peut pas sortir du monde

Que faire lorsqu’on ne consent pas à ce qui arrive ? Quand on conteste jusqu’aux termes censés décrire le bombardeme­nt d’un camp de réfugiés, qualifié d’«accident tragique» ? Le repli sur soi n’est pas une option.

- PAR JAKUTA ALIKAVAZOV­IC

Comment refuser ? Dire non, c’est à la fois très facile et très difficile. On le sait à présent («mais pourquoi elle n’a pas dit non ?»), il y a toute une variété de situations, souvent empreintes d’un rapport de dépendance, de domination, où il n’est en réalité pas possible de dire non. Où notre consenteme­nt n’est pas vraiment, pas réellement requis. Où il est donc secondaire. Dispensabl­e. Un «oui» serait mieux, certes ; mais, à défaut, on peut toujours s’en passer.

Que faire lorsqu’on ne consent pas au monde même dans lequel on vit? Ce monde dans lequel un camp de réfugiés est bombardé des dizaines de fois en quelques heures, où des hommes, des femmes et des enfants (tant d’enfants), déjà dépouillés de leur maison, ont été déplacés, soi-disant pour leur sécurité et que, dans cette soi-disant sécurité – une sécurité où les toits sont des voilages, de simples voilages qui battent au vent– ils sont assassinés ? Que faire lorsqu’on ne consent pas aux termes employés pour décrire ce massacre, qui serait un «accident tragique»? Un «accident tragique» de plus? Alors qu’au moment même où j’écris ces lignes, une alerte m’annonce une nouvelle frappe sur un camp de réfugiés ?

Que faire lorsqu’on n’accepte pas qu’un événement pareil soit acceptable ?

Dans la littératur­e, il arrive que l’on puisse changer les choses par l’inaction. On se retire du monde, et le fait de s’en retirer le modifie en profondeur. Le symbole du refus radical est le célèbre Bartleby de Melville, le copiste qui arrête tout, opposant à la moindre tâche un «je préférerai­s ne pas».

Sauver. Dans l’histoire, il est aussi arrivé que l’on se retire d’une société du crime, qu’on la fasse dérailler tout simplement en restant dans son lit – c’est ce qu’a fait le consul du Portugal à Bordeaux, Aristides De Sousa Mendes, entre le 13 et le 17 juin 1940, prostré à l’idée de ne plus pouvoir délivrer de visas aux réfugiés en route vers le Portugal. Mais attention. Jamais, dans ces décisions, qu’elles soient réelles ou fictives, il n’est question de confort personnel. Vous ne consentez pas au monde tel qu’il est ? Il ne sert à rien d’éteindre les télévision­s, de refermer les journaux, de désactiver les notificati­ons. Le soulagemen­t ne sera que temporaire. Il ne sera que feint. J’en suis désolée, mais ni votre bulle ni la mienne ne pourront se substituer au monde. Elle ne pourra pas agir sur le cours des choses ni le changer, comme le refus de Bartleby change le milieu dans lequel il évolue, comme celui de De Sousa Mendes change la vie de tant d’individus – et par «changer», j’entends «sauver». Non. Malheureus­ement votre retrait, ici, ne sauvera rien ni personne. Pas même vous. Et, vu la prégnance de l’apathie contempora­ine qui semble tout imbiber, il peut être utile de rappeler que la prostratio­n n’est souvent qu’une étape : le consul portugais, au matin du 17 juin, saute du lit, soudain revivifié par la décision de contreveni­r aux consignes. Désormais, il n’obéira qu’à sa conscience. Et sauvera ainsi des milliers de gens. «Si le monde est grand, on ne peut

Vous ne consentez pas au monde tel qu’il est ? Il ne sert à rien d’éteindre les télévision­s, de refermer les journaux, de désactiver les notificati­ons. Le soulagemen­t ne sera que temporaire.

Il ne sera que feint.

pour autant en sortir» – c’est une phrase qui rythme un roman paru en 2017 (1), dans lequel elle revient comme un refrain. Comme un regret. Ce refrain et ce regret sont les miens, car cette phrase, c’est moi qui l’ai écrite. Car moi aussi, comme vous, j’éprouve le désespoir, la mélancolie, l’à-quoi-bon qui est la forme verbale que prend le sentiment de ma propre insignifia­nce. Et pourtant.

Changer.

«Si le monde est grand, on ne peut pour autant en sortir.» Qu’est-ce que cela veut dire? Qu’on le veuille ou non, on est partie prenante. Le fameux «battement d’ailes d’un papillon» est passé dans le langage courant depuis 1972, année où le mathématic­ien et météorolog­ue Edward Lorenz l’a évoqué lors d’une conférence… Et il est tout de même incroyable que l’on puisse employer cette expression aussi souvent que nous le faisons, sans jamais nous résoudre à envisager la façon dont un enfant mort, un seul – alors qu’ils sont des milliers– influera sur notre existence. «Si le monde est grand, on ne peut pour autant en sortir.» Alors quoi ? Alors il faut le changer. On ne peut pas se résigner. On n’a pas le droit de le faire. L’inaction, la passivité, le silence peuvent dans certains cas être des formes de résistance. Mais pas quand des adultes, quand des enfants prétendume­nt mis à l’abri sont brûlés vifs dans leur sommeil. •

(1) L’Avancée de la nuit, éditions de l’Olivier, 2017.

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PHOTO JEHAD ALSHRAFI. AP Dans le camp de réfugiés de Rafah bombardé par Israël, lundi.

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